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Un fact checking du conflit dans l'est de Ukraine

Image by Bart van de Biezen on Flickr. CC BY-NC-SA 2.0.

Illustration de Bart van de Biezen с Flickr. CC BY-NC-SA 2.0.

Voici le premier article d'une série où notre site “RuNet Echo” s'entretient avec des responsables de projets mis en place pour vérifier les faits survenus dans l'est de l'Ukraine.

Alors que le conflit dans l'est de l'Ukraine se poursuit, une guerre de l'information entre la Russie et l'Ukraine fait rage sur Internet et dans les médias. Ces “batailles” de l'information sont pour la plupart liées au conflit lui-même et aux débats sur ses causes et ses conséquences historiques aussi bien que géographiques, mais il arrive que les deux parties s'abreuvent d'injures pour des motifs plus terre à terre.

Selon les médias russes officiels, le Kremlin n'aurait pas envoyé un seul convoi de matériel militaire aux insurgés de l'est ukrainien. La ligne de Moscou, c'est que les véhicules et les armes dont disposent les séparatistes auraient été confisqués à l'armée ukrainienne. La partie adverse, Kiev, réaffirme au contraire régulièrement que la plupart de ces véhicules et armes sont fournis par la Russie, l'Ukraine n'ayant perdu que relativement peu de munitions et d'équipements.

Certes moins glamour que les spéculations géopolitiques, ce travail consistant à réunir des preuves de la présence militaire [russe] et à les confirmer ou infirmer est pourtant tout aussi important. Pour ce qui est des données en libre accès, l'immense majorité de ce qui est disponible l'est grâce à la participation citoyenne. “L'Echo de RuNet” avait rapporté quelques-unes de ces initiatives [en anglais], mais il existe un certain nombre de ces projets dédiés à la recherche de données et à la vérification des faits dans le cadre du conflit est-ukrainien.

Projets citoyens et initiatives privées de blogueurs tentent d'ouvrir une brèche dans le discours officiel des deux parties, afin de donner ne serait-ce qu'un petit aperçu de la situation telle qu'elle est. Il s'agit d'habitude d'une sélection de photos et de témoignages vidéo sur les armes et le matériel militaire présents dans l'est de l'Ukraine, avec leur géolocalisation et le sourcement des travaux de vérification, en vue de constituer un vaste corpus de données.

Les résultats et les conclusions diffèrent, mais les responsables de ces initiatives pensent que leurs méthodes sont plus honnêtes et vont plus loin que les lignes défendues par les médias officiels, tant ukrainiens que russes. Bien sûr, même s'ils se targuent de travailler à partir de preuves, cela ne suffit pas toujours à garantir que ces projets citoyens soient exempts de certains prismes pour traiter ce conflit.

Le recensement de la “guerre civile”

Lostarmour.info met en ligne une importante base de données sur le matériel militaire détruit ou confisqué, en grande partie ukrainienne, précise le site. Selon ses administrateurs, le projet est né de la colère contre les autorités ukrainiennes, qui tentent de minimiser les pertes militaires en Ukraine, et contre les “Républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk (RPD/RPL), qui tendent à “les surestimer largement”.

Avec l'aide d'une équipe de bénévoles et des commentaires reçus par crowdsourcing (partage de l'information), Lostarmour recense minutieusement les unités de matériel militaire détruites ou confisquées, tant côté ukrainien que séparatiste. L'équipe qui travaille avec cette base de données photo et vidéo compte aujourd'hui 10 personnes, complétées par quelques dizaines de bénévoles qui apportent des précisions en commentaires dans les sections concernées. Chaque entrée s'accompagne d'une photo ou d'une vidéo, mais vous ne trouverez pas de drapeaux russes sur le site – par contre, beaucoup de drapeaux de la RPD ou RPL.

Screenshot of the Lostarmour tank database.

Capture d'écran de la base de données de Lostarmour.info consacrée aux tanks.

Si Lostarmour a choisi le terme de “guerre civile” pour désigner le conflit entre Russie et Ukraine, c'est qu'il met l'accent uniquement sur l'armement ukrainien, le matériel (c'est-à-dire les unités soi-disant ukrainiennes confisquées par les séparatistes) étant catégorisé comme “détruit” ou “trophée de guerre”. Bien que cela n'aide pas à expliquer la provenance de certains équipements qui, selon les déclarations d'autres vérificateurs volontaires, seraient russes, Lostarmour soutient que son travail a une valeur historique et peut contribuer à un “contrôle objectif de l'information”. Les contributeurs du site espèrent aussi influer sur l'opinion des Ukrainiens et leur réponse à la question de savoir s'ils doivent se joindre à ce combat.

Самое главное – это раскрытие реального масштаба потерь военной техники на Донбассе перед населением Украины. Тут стоит отметить, что опираясь на фото и видеофакты, Lostarmour дает максимально консервативную оценку потерь, реальные потери значительно выше тех 700 единиц техники, внесенных в базу проекта. За каждой грудой искареженного [sic!] металла, как правило стоят жизни экипажей, и судьбы их семей.

Le but principal, c'est de divulguer à la population ukrainienne l'échelle réelle des pertes en équipement militaire dans le Donbass. Il faut noter que Lostarmour, en s'appuyant sur des photos et des vidéos, aboutit à une conclusion qui minimise ces pertes, qui dans la réalité dépassent les 700 unités enregistrées dans la base de données. Derrière chaque tas de métal mutilé, il y a des régiments et le destin de familles entières.

Une carte du conflit “en direct”
Le projet dispose depuis plus d'un an de LiveUAMap , une carte documentant les événements notables liés à la crise ukrainienne. Pendant qu'une rédaction centralisée s'occupe de la maintenance du site, un gros travail de crowdsourcing est fait pour ajouter tout ce qui peut être digne d'intérêt à cette carte en constante évolution. Le site est accessible en vingt langues, dont l'anglais, le russe et l'ukrainien, et il a même désormais son application Android.

Le cofondateur et rédacteur en chef de LiveUAMap , Rodion Rojkovski, a confié à  “l'Echo de RuNet” que la plupart des membres de l'équipe de base travaillent même pendant leurs loisirs. Un petit groupe de Web-designers travaille sur le site lui-même, tout en développant des projets comme la conception de bots dédiés à la recherche d'informations ou une application LiveUAMap pour Android. Trois rédacteurs principaux sont dévolus à la recherche, vérification et géolocalisation de l'information, ainsi qu'aux tâches de traduction. Un groupe plus ou moins permanent d'une dizaine de bénévoles se charge aussi de superviser les travaux d'autres bénévoles qui envoient des infos, corrigent les données et traquent les erreurs dans les cartes mises à jour.

Screenshot of the LiveUAMap main page.

Capture d'écran de la page d'accueil de LiveUAMap.

Selon Rojkovski, le site est financé en grande partie par Google Ads, et cet argent sert à verser une compensation à l'équipe de base et pour les frais d'entretien du serveur. Les bénévoles ne sont bien sûr pas payés, mais sont crédités (avec leur accord) sur les réseaux sociaux pour leur contribution.

L'objectif de LiveUAMap est d'utiliser des “sources de données Big Data” pour comprendre le conflit en cours et en tirer des leçons. Les journalistes citoyens apprennent vite, dit Rojkovski, reconnaissant qu'ils fournissent un gros travail pour améliorer la qualité de l'information qu'ils publient et la vérification des faits qu'ils présentent à leurs lecteurs.

Liveuamap.com does not identify with Russian state propaganda. But we also don’t subscribe to the methods of Ukrainian propaganda (e.g., the new Ministry of Info and its iArmy). We believe that Ukrainian strength is in truth, not propaganda. The real numbers of dead, MIAs [missing in action], POWs [prisoners of war] matter—one of our goals is to show the real situation on the map.

Liveuamap.com n'a rien à voir avec la propagande russe gouvernementale. Mais nous ne nous souscrivons pas non plus aux méthodes de la propagande ukrainienne (comme son nouveau ministère de l'Information avec son armée numérique). Le nombre réel de morts, de disparus, de prisonniers de guerre a une signification ; c'est l'un de nos objectifs : montrer sur une carte la situation réelle.

Askai's Twitter avatar.

Un avatar d'Askai sur Twitter.

Le traçage des engins russes
Un certain nombre d'Ukrainiens et de Russes ont consacré leur temps libre à l'étude de messages portant sur l'équipement militaire russe qui a traversé la frontière ukrainienne et se trouve sous le contrôle des séparatistes pro-russes dans l'est ukrainien. L'un des détectives les plus connus et les plus sérieux est l'usager anonyme de TwitterAskai, qui tient aussi un blog sur «LiveJournal», où il fait part de ses découvertes les plus importantes.

Askai est spécialisé dans le suivi de photographies traçant la route suivie par des tanks et autres engins militaires venus de Russie jusque sur les champs de bataille de l'est ukrainien.

Comme il a été dit très justement dans les commentaires, le “Pantsir-S1″ de Lougansk a emprunté la rue de la Défense.

— Askai (@askai707), 8 février 2015.

Askai a déclaré à “l'Echo de RuNet” qu'il ne pense pas que son travail joue un grand rôle dans la guerre de l'information, même s'il sait que certaines de ses découvertes les plus importantes ont été reprises dans les médias traditionnels. Si Askai fait toutes ces recherches sur la provenance de matériel militaire, c'est pour “comprendre ce qui se passe en réalité dans l'est de l'Ukraine, et de le partager avec ceux que les faits intéressent”. Même si son but initial n'était pas de combattre la propagande russe, il dit que c'est devenu indispensable car “la propagande ment, et les gens veulent savoir la vérité”.

Askai ne croit pas que la vérification des faits et les travaux d'enquête citoyens en général puissent jouer un rôle significatif dans le conflit, en particulier parce que la propagande et la manipulation, selon lui, se font à grande échelle : la télévision russe émet pour des millions de personnes, et des petits sites à audience limitée ne peuvent pas rivaliser. En outre, les objectifs ne sont pas les mêmes, ajoute Askai.

Пропаганда в России сочиняет истории о распятых мальчиках, играет на чувствах людей, не склонных к размышлению, подстрекает их взять в руки оружие.

У расследований и в сборе статистики же другая цель – информировать, предоставлять новые сведения.

La propagande russe invente des histoires de petits garçons crucifiés, joue sur les sentiments de gens peu portés à la réflexion, et les pousse à prendre les armes.

L'objectif des enquêtes et de la collecte des statistiques est tout autre : informer, apporter des renseignements nouveaux.

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