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La réaction de Navalny à la première Barbie voilée, ou pourquoi certains activistes russes ne le soutiennent pas

Alexeï Navalny lors d'une étape de sa campagne à Irkoutsk. Crédits : Evgeny Feldman pour navalny.feldman.photo, CC BY-NC.

Alors que les élections présidentielles russes de mars 2018 approchent, la liste des candidats s'allonge. Deux grands noms en sont toutefois absents pour l'instant : Vladimir Poutine et Alexeï Navalny.

Selon toute vraisemblance, le président Poutine devrait annoncer sa candidature pour ce qui serait son quatrième mandat. Le leader de l'opposition Alexeï Navalny n'a officiellement pas le droit de concourir (on tente activement de mettre en difficulté sa campagne dans les tribunaux, sans grand succès), mais cela ne l'a pas empêché d'organiser des meetings à travers le pays.

Navalny a surtout consacré son énergie à répondre aux préoccupations les plus urgentes en Russie, comme la corruption. Mais récemment, son attention s'est tournée vers un autre sujet : la commercialisation de la première Barbie portant un hijab [l'entreprise Mattel s'est inspirée de l'escrimeuse américaine Ibtihaj Muhammad, médaillée de bronze à Rio en 2016]. Il a lancé quelques mots bien sentis sur le sujet :

Écœurant. Il faut en vouloir pour présenter l'humiliation de la femme comme une forme de victoire et de progrès social. Tout simplement écœurant.

À en juger par le Ratio (une vanne propre à Twitter par laquelle on mesure le succès, l'échec ou la dimension polémique d'un tweet selon la quantité de commentaires, de retweets ou de likes ; par exemple, si un tweet obtient plus de commentaires que de retweets et de likes, on considère qu'il est hautement polémique et que c'est un échec absolu), le commentaire de Navalny n'a pas vraiment fait de vagues.

Toutefois, si l'on regarde de plus près les commentaires, ce n'est pas tout à fait la même histoire. Le propre manager de Navalny sur les réseaux sociaux a ainsi déclaré :

Pour une institution aussi rétrograde et lente à évoluer que le Comité international olympique, la présence d'une femme portant un hijab aux Jeux Olympiques est sans conteste une grande victoire. Mais pourquoi parler d'humiliation ? Rien n'empêche de penser qu'elle partage ces valeurs culturelles et qu'elle a choisi de porter le hijab.

Navalny a riposté en enfonçant le clou :

Une Barbie avec un hijab, c'est une façon de promouvoir l'humiliation de la femme. On apprend  dès leur plus jeune âge aux filles qu'elles sont inférieures et qu'elles doivent se voiler.

Une utilisatrice de Twitter n'a pas bien pris que quelqu'un s'exprime au nom de sa propre culture :

C'est n'importe quoi. Mon hijab, c'est un choix. Si on ne considère pas la chose d'un point de vue religieux et qu'on utilise son cerveau, c'est juste une poupée qui porte des vêtements venant d'une autre culture.

Elle a ajouté :

Bravo, Alexeï ! Il t'a suffit d'un tweet pour perdre tous les votes potentiels des musulmans. On dirait que tu ne veux pas devenir président.

Les mots ne sont pas trop forts. Le nombre de musulmans en Russie se situe entre 5 et 10% de la population, soit près de 20 millions de personnes.

Un autre utilisateur a même recensé les lieux où s'est rendu Navalny pour tenir ses meetings électoraux interdits, et les a reliés à ses déclarations :

Quelque chose me dit que Navalny est prêt à organiser un meeting n'importe où en Russie, hormis dans le Nord du Caucase.

Le Nord du Caucase est majoritairement musulman.

Suite à son premier post, Navalny est allé plus loin, et a de nouveau tweeté un commentaire négatif sur la nouvelle Barbie :

Capture d'écran de Twitter.com/navalny

La première Barbie avec un hijab vient de sortir. Elle ne peut quitter la maison de Barbie que quelques heures par semaine, et uniquement accompagnée par Ken.

Des politiques anticorruption avec une touche de xénophobie ?

Pour ceux qui ont suivi de près la politique de Navalny, ce n'est pas vraiment une surprise. Celui-ci fait campagne pour durcir les régimes de visas des pays d'Asie centrale depuis au moins 2013, lorsqu'il a annoncé sur la page du site gouvernemental ROI une pétition qui dénonçait des accords sur des dispenses de visas avec sept pays de l'ex-Union soviétique majoritairement musulmans, qui comprenaient aussi l'Arménie.

Vladimir Poutine s'y est opposé, et la pétition de Navalny n'a pas recueilli les 100 000 votes requis pour que la loi soit soumise à la Douma russe, la chambre basse du Parlement.

Il a également écrit en 2015 un article sur sa page web à propos de la crise des réfugiés qui était en train de naître en Europe, avec un nombre record d'arrivées de migrants, dont la plupart fuyait des pays déchirés par la guerre comme la Syrie, l'Afghanistan et l'Irak :

Сейчас очень уместно всем напомнить, что Европа вынуждена принимать мигрантов-мусульман — они ломятся тысячами через морские и сухопутные границы и остановить их невозможно иначе, как расстрелами. Они их не перевозят, не приглашают, виз им не дают и постоянно пытаются реализовывать программы депортации (впрочем, довольно безуспешно).
В это же время российская государственная политика прямо направлена на привлечение в страну молодых мусульман. У нас даже визового режима со странами Средней Азии нет, несмотря на то, что его поддерживает подавляющее большинство населения.
Когда я на выборах и после заявлял о том, что введение визового режима — первоочередная задача государственной политики, все госпропагандисты верещали «Навальный — фашист» и «геополитические интересы России в том, чтобы сюда могли приезжать все из бывшего СССР». Теперь они же пишут колонки «французы понавезли мусульман, вот и расплачиваются».
А к нам кто едет? Растафарианцы? Синтоисты?
Иммигранты в Россию на 90% — молодные мусульмане-мужчины из сельской местности, то есть та самая среда, из которой вербуются террористы. Источники миграции: Узбекистан и Таджикистан — страны, скажем прямо, границы которых весьма прозрачны и близки к очагам агрессивного исламизма.

Aujourd'hui, c'est à la mode de rappeler que l'Europe est obligée [souligné par l'auteur] d'accueillir les migrants musulmans. Ils affluent par milliers pour traverser la mer et les frontières, et il n'y a aucun moyen de les arrêter, sauf à leur tirer dessus. Ils ne sont pas transportés d'un point à l'autre, ils ne sont pas invités, on ne leur accorde pas de visas et les Européens ont essayé de mettre en place des programmes d'expulsion (visiblement sans succès).
Pendant ce temps, les politiques de l'État russe ont pour objectif direct d'attirer les jeunes musulmans dans le pays. On n'a même pas de régime de visas avec les pays d'Asie centrale, alors de la majorité de la population y est favorable.
Quand j'ai annoncé, pendant et après les élections, que l'introduction d'un régime de visas était la toute première tâche des politiques, tous ceux qui font l'apologie du régime ont poussé de hauts cris : “Navalny est un fasciste” et “il est de l'intérêt de la Russie, d'un point de vue géopolitique, que ceux qui sont issus de l'ancienne URSS viennent ici”. Et maintenant, ils écrivent dans les colonnes des journaux que “les Français laissent entrer un très grand nombre de musulmans, et ils sont en train de le payer”.
Mais qui vient par ici? Des Rastafari ? Des Shintoïstes ?
90 % de ceux qui immigrent en Russie sont de jeunes musulmans issus de zones rurales, précisément là où les terroristes sont recrutés. Ces migrations ont pour point de départ l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, des pays dont les frontières, honnêtement, sont incroyablement poreuses et près du foyer de l'islamisme violent.

Les partisans du gouvernement ne sont pas les seuls à avoir répondu à ces déclarations en taxant Navalny de fasciste. Une vidéo calomnieuse basée sur des citations inventées ou détournées de Navalny l'a comparé à Hitler. Sur un ton moqueur, un auteur du Sputnik & Pogrom, un célèbre site ultranationaliste russe, a publié :

Как русский националист я целиком и полностью поддерживаю кампанию «Навальный — фашист-нарцист, Гитлер весь Навальный полностью!» Почему? Потому что у Алексея Анатольевича остаются национальные симпатии (пусть и весьма слабые), и такими атаками власти лишь заставят его начать отмывать национализм от негативного имиджа, доказывая, что в национализме нет ничего плохого.

En tant que nationaliste russe, je soutiens pleinement la campagne “Navalny est un fasciste-narcissique, Navalny, c'est carrément Hitler”. Pourquoi? Parce qu'Alexeï Navalny jouit d'une sympathie durable au niveau national (même si elle est vraiment très faible), et ce genre d'attaques de la part des autorités l'obligent juste à laver l'image du nationalisme de ses aspects négatifs, montrant qu'il n'y a rien de mal dans le nationalisme.

Ces affinités ténues perturbent certains activistes russes, qui ont récemment fait les mêmes parallèles, mais pour aboutir à une conclusion tout à fait différente : Navalny ne serait rien de nouveau pour la Russie, juste un autre front anticorruption avec de la xénophobie en prime.

D'autres attaquent cet argument qui ne mène à rien, soulignant que les campagnes de Navalny contre la corruption ont fait naître de véritables espaces d'expression et d'opposition vers lesquels les futures alternatives russes peuvent converger.

Cet aspect positif ne suffira peut-être pas à ceux qui trouvent ses autres opinions extrêmement déplaisantes. Leonid Bershidsky [un journaliste russe de l'agence de presse Bloomberg] a exprimé sa préoccupation, suite à une remarque de Navalny sur les manifestations russes à propos du nettoyage ethnique des Rohingyas [une minorité musulmane] en Birmanie :

C'est répugnant de voir ces idioties racistes. Je préfère changer de nationalité plutôt que d'avoir le poinçon de Poutine sur ton savon.

En Occident, les mouvements anti-Poutine ignorent la rhétorique de Navalny sur l'immigration

Reste à voir si Navalny peut obtenir un soutien suffisant, aussi bien parmi les nationalistes que parmi les libéraux. D'après les sondages les plus récents, les partisans de Navalny se maintiennent autour de 3%, face aux 53% en faveur de Poutine. Une écrasante part de 20% dit ne pas savoir pour qui voter, et 11% projette de s'abstenir.

Les politiques de Navalny contre la corruption demeurent populaires, mais comme toujours, la réalité est plus nuancée en ce qui concerne les politiques migratoires. Le même organisme de sondage laisse entendre que la xénophobie a atteint son niveau le plus bas en Russie, même si beaucoup sont favorables à des mesures de restrictions contre l'arrivée des migrants (environ 58% en juillet 2017). Lorsqu'on demande aux habitants s'ils jugent positive ou négative l'immigration venant d'Asie centrale, 62% dintt ne pas avoir d'opinion sur le sujet, alors que 27% la jugent assez négativement, et 9% la voient plutôt de manière positive.

Ces zones grises sont assez importantes quand on examine la politique russe contemporaine, en particulier pour les observateurs qui viennent des États-Unis, où la tentation de faire un tableau blanc ou noir de la situation est très forte.

Sur Twitter, certains Américains ont par exemple manifesté leur soutien inconditionnel à Navalny, voyant dans des supposés trolls russes une manière de “contre-attaquer” Vladimir Poutine et ce qu'ils considèrent comme l'aide couronnée de succès qu'il a apportée à Donald Trump pour le mener à la Maison Blanche :

À tous les Russes : les Américains soutiennent votre lutte pour la liberté.
#Manifestationsrusses#Résistance#Résiste#Navalny

Certains membres de la #Résistance (mot employé de manière sérieuse ou moqueuse, suivant les locuteurs, pour désigner un mouvement virtuel d'Américains qui s'est fixé pour objectif de s'opposer à l'agenda de Donald Trump et du parti Républicain) trouveraient sans doute troublants ces aspects de la politique de Navalny. Mais à cause des simplifications excessives, il n'en sont peut-être pas conscients.

Le Premier Ministre hongrois Viktor Orbán est parfois critiqué en Occident pour ses positions anti-migratoires, ce qui le fait entrer en conflit avec l'Union Européenne. La rhétorique de Navalny n'en est pas si éloignée, et Navalny lui-même sait que c'est un sujet délicat pour beaucoup. Il s'est exprimé dans le journal britanique The Independent en octobre dernier :

“Every interview with a foreign journalist has a question about nationalism and why I’m not dead,” he says. The first question exaggerates his position, he says; he only wants to introduce visas for Central Asian migrants. (A “joke” video he shot as a young activist, that seemed to compare migrants to cockroaches, does raise questions).

“À chaque interview avec un journaliste étranger, il y a une question sur le nationalisme, et une autre sur la raison pour laquelle je ne suis pas mort”, dit-il. Selon lui, la première question exagère ses positions ; il veut juste mettre en place des visas pour les immigrants d'Asie Centrale. (Une video “humoristique” qu'il a tournée alors qu'il était un jeune militant, et où il semble comparer les immigrants à des cafards, soulève quelques interrogations).

L'opinion régnante semble être qu'il n'existe aucune alternative. Le milieu politique russe n'est peut-être pas aussi dynamique que certains le voudraient. Navalny a lancé un mouvement qui existe au-delà de la question des élections ou d'un thème unique. Le mouvement d'activistes russes est toujours divisé quant à la manière d'apprécier Navalny comme un tout, et de résoudre la quadrature du cercle entre ses politiques économiques relativement libérales et ses positions fermes sur l'immigration. Pour reprendre les mots de Lénine (et de Tchernichevksi), que faire?

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