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Chroniques d'une Vénézuélienne inquiète : pour vous aider (à essayer) de comprendre le Venezuela

"Water and Gas". Photo by Flickr User Sin.Fronteras. Used under CC 2.0 license.

« L'eau et le gaz ». Photo par l'utilisateur de Sin.Fronteras. Utilisée sous la licence CC 2.0.

Vous trouverez ici la version française de la troisième partie d'une série publiée originellement sur Medium par Aglaia Berlutti et traduite en anglais pour Global Voices par Stephanie. Cliquez sur les liens pour lire les premier et deuxième épisodes [en anglais].

Je me réveille, je regarde dans l'obscurité avec les yeux bien ouverts. Je ne sais pas ce qui m'a réveillée, et la sensation qui en résulte est une confusion paralysante. La deuxième explosion a lieu et je sors du lit, toujours sans comprendre ce qui se passe. Il me faut quelques minutes pour réaliser : la cacophonie des coups sur les poêles et casseroles, les cris des voisins, la clameur et le bruit dans la rue. À ce moment, des gaz lacrymogènes ont commencé à s'infiltrer dans mon appartement, le remplissent, m'enveloppant dans un nuage dense et étouffant. Mon cœur bat et la peur frappe ma poitrine. Je ne vais pas pleurer, voilà ce que je me répète, épuisée mais prête à relever le défi. Je ne vais pas pleurer.

Je trébuche dans l'appartement sombre. Une autre explosion a lieu. Il est presque 23 heures, la fin d'une journée particulièrement tendue et difficile. J'étais allée au lit moins d'une heure plus tôt, accablée par les nouvelles de la répression brutale et des civils horriblement frappés par la police. Fatiguée par la colère impuissante d'être prise en otage dans ce pays. Maintenant, j'avance précautionneusement, les mains tendues, en écoutant le bruit métallique des coups sur les casseroles, le claquement rythmique des pistolets à gaz lacrymogènes qui se déchargent. Au Venezuela, les jours ne semblent jamais se finir tout à fait. La violence demeure, se poursuit, se propage. La normalité, c'est une collection de douleurs et de terreurs. De portes closes et d'une suspicion généralisée. Nous survivons ainsi depuis plus d'une décennie.

Quand je regarde par la fenêtre, je vois la fumée toxique monter en volutes dans la rue. Elle ne peut pas atteindre assez loin pour me nuire sérieusement parce que j'habite au dixième étage, mais l'odeur m'atteint, piquante et rance, qui me fait éternuer et me coupe le souffle. Un groupe de gardes nationaux se déplace de façon subreptice dans l'obscurité, les fusils à bout de bras, tirant en l'air. Je ne peux presque pas distinguer leurs silhouettes des lampadaires. Ils forment une ligne au centre de la place. Ils portent des casques et des plastrons. Et ils tirent. Ils tirent sur les bâtiments, dans la rue désertée. Une, deux, trois fois. Figée, je les regarde, désorientée par l'incrédulité et le surréalisme de la scène. Une des explosions percute un écho retentissant et je me jette au sol, les mains sur la tête, tremblant de la tête aux pieds. Je ne vais pas pleurer, je me répète, furieuse maintenant. Je ne vais pas pleurer.

Plusieurs de mes voisins se penchent aux fenêtres, gesticulent et crient de toute la force de leurs poumons. Un de mes voisins sort une grande casserole qui clignote sous la lumière laiteuse de la lampe de poche qu'il brandit. Il la frappe de son poing serré, euphorique de colère et d'angoisse. Je le vois se pencher dans le vide de la nuit, criant de toutes ses forces. La cacophonie du métal et de la voix se fondent en un seul son.

Il crie : « Maudits soldats ! Qu'ils aillent tous au diable ! ». Sa voix est rauque et fatiguée. « Qu'ils aillent au diable ! Il y a des familles ici ! »

Quelqu'un se joint. Il crie aussi, lance des slogans, des injures, des grossièretés. Les voix surgissent de partout dans un tumulte discordant. Les seules réponses en bas sont les explosions. Encore une, et encore. Le gaz lacrymogène épaissit et étouffe. Un mur blanc brillant qui parcourt la longueur de la rue obscurcit complètement la vue. L'image est teintée de quelque chose de spectral, de brutal. Des images impensables des rues, le paysage quotidien d'un endroit que je vois chaque jour depuis plus de vingt ans.

Respirer est douloureux. Je me frotte les yeux et tousse. Ma voisine me fait signe par sa fenêtre. « Venez à la porte », crie-t-elle. J'entends à peine ses paroles par-dessus le cliquetis des avec le fracas des casseroles et les hurlements autour de nous. Il y a une nouvelle explosion. « Assassins ! » Le cri se multiplie, monte, balance, tremble et s'écoule vers l'extérieur. Dans la rue, les gardes nationaux avancent et se répandent. Je vois leurs silhouettes apparaître et disparaître dans l'obscurité nacrée. Une rapide étincelle de lumière. Et le son d'une autre explosion encercle le monde, l'accélère. Ma gorge se serre et se contracte de peur.

Quand j'ouvre la porte, ma voisine passe son bras autour de mes épaules et me met un chiffon humide dans les mains. « Lavez votre visage avec cela », murmure-t-elle, « pour vous débarrasser du gaz, et ne pas être intoxiquée ». Elle incline sa tête vers la mienne. « Cela va empirer », ajoute-t-elle. Elle tremble de peur, comme moi. Je presse sa main entre les miennes, aussi fermement que possible. Je ne sais pas si cela donne cette impression.

« Ils jettent des bombes sur les bâtiments », me dit-elle dans un murmure tendu. « On dit qu'au coin de la rue, ils essayent d'en faire pénétrer à l'intérieur. »

Elle me pousse fermement dans l'entrée. Un groupe de voisins y sont pelotonnés, à moitié cachés dans l'obscurité. Une femme d'un appartement voisin, que je connais de vue, pleure dans un coin. Ses sanglots ont l'air petits, fragiles, douloureux. Ma voisine hausse les épaules et regarde autour d'elle. Je ressens son impuissance. Comme la mienne. Comme celle de tout le monde, je suppose.

« Nous ne savons pas quoi faire. Les gens du dessous viennent de monter, » m'explique-t-elle tranquillement. « Attendons ici jusqu'à ce que ça se passe. Mettez-vous ça sur le visage pour pouvoir respirer. »

J'obéis. Le chiffon est imbibé d'un liquide avec une curieuse odeur d'agrumes infusées avec quelque chose que je ne reconnais pas immédiatement. Je me laisse glisser au sol à côté de la porte. Mon cœur bat tellement fort que je respire à peine, ma gorge serrée me saisit dans une panique lente et aveuglante que j'ai du mal à contenir. J'entends une nouvelle explosion. Un cri énervé. Le bruit du verre qui se casse. Les sanglots de la femme dans le couloir grossissent et prennent un ton de frayeur d'enfant. La peur est partout, comme une puanteur insupportable qui me coupe le souffle.

Je couvre mes oreilles de mes mains et essaie de rester calme. Je ne vais pas pleurer. Je me répète, Je ne vais pas pleurer. On entend une autre explosion.

La rue est désertée maintenant, avec des ordures brûlées et des morceaux de verre brisé dispersés partout. Une scène insignifiante d'une bataille au hasard. Je marche attentivement, en essayant de ne pas trébucher. Une femme quelques mètres plus loin secoue la tête et donne un coup de pied dans ce qui semble être les restes tordus d'un récipient en plastique.

« Tu sais ce qui fait le plus mal ? » demande-t-elle quand je la rattrape. Son visage est triste. Comme le mien, je suppose. Je ne sais pas ce qui se passera ensuite avec toutes ces manifestations. Vous ressentez de la rage, de la fureur, mais vous ne savez pas ce qui se passera ensuite.

Ensemble, nous faisons encore quelques mètres. Les restes brûlés de l'une des innombrables affiches de campagne politique placardées dans toute la ville flottent dans une flaque sale. Je regarde l'affiche et suis envahie par un sentiment de profond dégoût. Je repense à toutes les années de batailles politiques, de débats polémiques. De la haine douloureuse émergeant dans toutes les directions, émanant d'un noyau tordu d'intolérance et de fanatisme. Près de deux décennies d'une lutte aveugle qui avance et recule au gré des caprices des puissants, une confrontation alimentée par le ressentiment et la malveillance fratricide. À quel point sommes-nous proches de l'abîme, je demande, et je me force à continuer de bouger. Dans quelle mesure sommes-nous proches de la confrontation finale ? Ce moment arrivera-t-il ?

Une clôture délabrée est encore debout à deux pâtés de là où j'habite, tachée et noircie par la suie là où le feu a léché le bois. Quelqu'un m'a dit que plusieurs des bombes à gaz lacrymogènes lancées cette nuit-là ont atterri près de cette fortification branlante. Au milieu des heurts entre policiers en uniforme et manifestants, ce rempart de fortune de bois et de plastique a été frappé par des pierres et des bouteilles cassées. Je regarde les empreintes de cendres laissées par le feu et j'essaie d'imaginer la scène : le groupe d'envahisseurs tapis dans le noir dans un talus d'ordures empilées, écoutant les mêmes explosions que moi, respirant le même gaz lacrymogène, incapables d'y échapper ou de se protéger. J'accélère mon rythme, nauséeuse et chancelante. Terrifiée par les effets obsédants des peurs à la fois tangibles et imaginaires.

Un survivant parmi un groupe de gens du coin qui se sont réfugiés dans un terrain vacant me regarde, protégé par une des dernières plaques de toiture en zinc en sa possession. Son visage est crispé et creusé par la tension. Comme le mien, je me rappelle. J'entends une porte en bois brisée se fermer quelque part derrière moi. Elle fait un bruit creux, petit, futile. Elle ramène mes pensées vers la violence, la mort et le nuage toxique qui a enveloppé la rue la veille. Nous, qui devions hériter de l'accomplissement des revendications sociales, fidèles croyants en la révolution de Hugo Chavez, avons été en proie à un énorme canular historique. Qui sont les victimes et les ennemis sur le front de cet antagonisme furieux ? Qui seront les survivants ?

La puanteur des gaz lacrymogènes persiste partout. Une trace invisible qui rappelle l'existence de quelque chose de misérable et de difficile à exprimer adéquatement. Je me tiens au milieu de la rue, en contemplant la normalité fragile autour de moi. Il y a quelque chose d'irréel dans cette vision du banal, de l'inertie, de la violence de l'autre côté d'une frontière imaginaire. C'est ainsi que nous avons appris à vivre au bout de vingt ans, tous les jours, d'agressions, d'abus et de peur qui font maintenant partie de notre quotidien. Quand réaliserons-nous que nous sommes prisonniers d'un système failli et violent ? Que nous faut-il de plus pour comprendre la portée réelle de cette tragédie ? Quelle calamité inimaginable sera la prochaine ?

Je sais très peu de choses de la guerre civile, même si parfois je pense le contraire. Je ne sais rien des génocides et des tueries, malgré tout ce que j'ai lu dans des livres, des articles et des récits personnels. La seule chose que je connais, c'est l'impuissance, ce sentiment de terreur sans nom qui infuse tout ce que je regarde, tout ce que je pense. Je regarde les passants marchant péniblement dans la rue, les femmes agrippant des enfants dans leurs bras, les hommes se précipitant pour traverser l'avenue. Combien d'entre nous comprennent ce que signifie vraiment la tragédie de la violence ? Combien d'entre nous réalisent vraiment le coût traumatique d'une confrontation qui nous transforme en ennemis irréconciliables ? Je suis debout, et je fixe la rue où j'ai grandi, ses petits détails, les lieux que je connais par cœur. Partout, des traces de violence. Quand la violence est-elle devenue partie intégrante de ma vie ? Du paysage quotidien ?

Je ne le sais pas, ou pire encore : je ne me souviens pas. Et la possibilité d'oublier, de perdre ce regard uniforme sur le passé comme sur l'avenir, fait plus de mal que que tout le reste, est plus difficile à comprendre que toute autre pensée. Otage de ma propre mémoire.

À la boulangerie, un homme commente tout haut les manifestations qui se déroulent à Caracas. Sa voix est épuisée, furieuse, agressive, affligée. Il ne fait pas de proclamation partisane, ni exprime d'opinion politique, mais plutôt une plainte sincère et soucieuse. Notre fardeau quotidien.

« Quelque chose doit arriver, pour le meilleur ou pour le pire. Quelque chose doit arriver avec tout cela », répète-t-il en haussant les épaules, en secouant la tête. « Il faut que quelque chose arrive pour que les gens comprennent combien on est tous dans la merde. Nous tous, personne n'est en sécurité. »

Silence. Les clients dans la queue détournent les yeux, secouent la tête, se raclent la gorge nerveusement. L'homme serre les poings, son visage rougit de fureur.

« Est-ce que je mens ? Est-ce qu'on n'est pas tous baisés ? »

« Le problème, c'est qu'on est tous tellement habitués à ignorer ce qui se passe, on détourne les yeux et on essaye de continuer comme avant. Personne ne se souvient qu'on devrait se lever et affronter tout cela », dit une femme à côté de la caisse. « Dans ce pays, tout le monde continue et agit comme si de rien n'était.»

Je suis irritée par le ton résigné, presque ennuyé avec lequel elle parle. Mais je ne peux m'empêcher de penser à la vérité de ses paroles. Au cours des quelques quinze dernières années de gouvernement Chavez, la plupart des Vénézuéliens ont quotidiennement lutté contre la peur, l'espoir, la terreur et l'épuisement ; un espace vide sans nom ou définition, dont le vide semble définir mieux que quoi que ce soit d'autre ce point de l'histoire dans lequel nous vivons. Ou peut-être n'existe-t-il pas de nom pour cette indifférence brisée, cet épuisement fissuré qui écrase notre conscience civique, cette perception simple de la réalité que nous endurons jour après jour. C'est une sorte de lutte sourde contre le néant, contre le désespoir et le désarroi.

Un murmure général d'approbation se fait entendre. L'homme soupire, ses épaules se voûtent. L'émotion colore ses joues, lui fait serrer les poings. Je me retrouve dans sa frustration, sa fatigue. Le silence tombe. La scène se répète mille fois, reflète le visage tordu d'un pays profondément blessé par la peur.

« Le Venezuela tombe en morceaux », dit l'homme. « Nous nous sommes en train de nous effondrer et je me demande si nous en sommes même conscients. »

Je réfléchis à ses paroles pendant que je me traîne dans la rue, au milieu des décombres d'une bataille inégale, fissurée d'une blessure ténue qui ne guérit jamais, le sentiment perpétuel de ne pas reconnaître le pays dans lequel je vis. Avec notre identité nationale brisée et s'effondrant dans une mélange de chagrin et de lente et infinie souffrance. Ce sentiment d'absence d'appartenance et d'absence d'histoire.

Chez moi, assise dans le salon, j'essaie de ne pas pleurer. Mais je n'y arrive pas, bien sûr, à cause de l'angoisse profonde que je porte partout, de l'horreur quotidienne écrasante, de ce Venezuela qui n'est pas le mien, mais que je dois supporter. Je me demande combien de temps je peux résister avant que cette réalité ne m'écrase. Que se passera-t-il ensuite ? Et, bien entendu, je n'ai pas de réponse. Je n'en ai jamais eu et je suppose que je n'en aurai jamais. Ce regard dans le vide – dans l'abîme – est difficile à supporter. Un sentiment profond de peur est devenu un mode de vie.

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