En Tanzanie, la vente multiniveau transforme les rêves de richesse en cauchemars 

Bâtiments et port sur la côte de la ville de Dar es Salaam en Tanzanie.

La ville de Dar es Salaam est la capitale culturelle et commerciale de la Tanzanie, où le marketing de réseau peut transformer les grands rêves en cauchemars. Photo libre de droits via NeedPix.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt.]

Tout le monde désire la stabilité financière, mais la jeune génération préfère souvent prendre un raccourci pour atteindre la prospérité plus rapidement — et c'est exactement ce que promettent les entreprises de marketing de réseau [fr].

Au cours des cinq dernières années, la Tanzanie a connu une prolifération des entreprises de marketing de réseau (aussi appelé vente multiniveau), qui font miroiter aux jeunes des rêves d'enrichissement rapide. Le principe consiste à vendre directement à des particuliers des produits achetés en amont. De nombreux systèmes dépendent également d'un recrutement agressif d'autres représentant·e·s de commerce indépendant·e·s par les membres existants.

Bien que techniquement légales, leurs interactions avec des consommateur·rice·s potentiel·le·s suscitent des inquiétudes quant à la manière dont les entreprises profitent de la vulnérabilité des jeunes et de leurs rêves de devenir millionnaires.

« Je peux vous assurer que les produits sont très chers, et cela ne reflète pas les réalités des collectivités du tiers-monde », affirme Traves Msangule, un ancien vendeur multiniveau à Dar es Salaam, lors d'un entretien par téléphone avec Global Voices.

En 2013, alors que Traves Msangule était étudiant à l'université, un·e ami·e proche l'a convaincu de rejoindre Forever Living Products, une société de santé et de bien-être, afin de gagner un peu plus d'argent pour financer ses études. N'ayant pas accès aux prêts du gouvernement pour assurer le coût de ses frais de scolarité, Traves Msangule a accepté l'offre.

Pour commencer, Traves Msangule a dû acheter une gamme de produits, d'une valeur de 320 $ US, pour ensuite les revendre dans l'espoir de doubler sa mise.

Plus de client·e·s équivaut à plus de revenus, dit la doctrine du marketing de réseau — une mission qui est loin d'être facile.

« Prenons un exemple : si un dentifrice provenant du paquet est vendu à 12 $ US, alors qu'[en réalité] il existe un dentifrice vendu à 1,20 $ US, qui voudra acheter le vôtre ? Même si les produits sont de bonne qualité, il est très difficile de rivaliser », explique Traves Msangule.

Les membres de ces sociétés s'inventent un mode de vie pour persuader les gens de leur réussite, alors qu'en réalité, très peu bénéficient de cette activité.

Traves Msangule a expliqué sa dure épreuve dans un tweet :

Quand j'ai accédé à ce niveau, j'ai dû engranger des points (ventes de produits) pour moi et pour l'équipe. Là, on nous a mis dans l'état d'esprit qu'il ne fallait jamais abandonner, et toujours pousser un cran plus loin PAR TOUS LES MOYENS. Donc, ce soir-là, j'ai dû commencer à passer des appels pour emprunter de l'argent. J'avais jusqu'à minuit.

Traves Msangule s'est confié à Global Voices :

These guys, first of all, are trained to discourage formal employment and small business [self-employment]. They will keep [asking] you: When will you get enough money? The only alternative is this part-time job, which deals with chatting with people, and you can earn millions in just a few weeks and you will be financially stable.

Premièrement, ces gens-là sont entraînés à décourager les emplois formels et les petites entreprises [travail autonome]. Ils vont vous [demander] : quand obtiendrez-vous assez d'argent ? La seule alternative est ce travail à temps partiel qui consiste à bavarder avec des gens, et vous pouvez gagner des millions en seulement quelques semaines, et vous aurez une sécurité économique.

Malheureusement, en 2017, Traves Msangule a dû suspendre ses études pendant un an car ce travail prenait tout son temps. Avec plus de 750 $ US investis dans ces produits, il devait s'assurer d'en dégager un profit. Quand il s'est rendu compte que cela n'allait pas se produire, il a démissionné.

La vente multiniveau a décollé en Tanzanie

Les entreprises de vente multiniveau qui fleurissent en Tanzanie, telles qu’AIM Global, Forever Living Products [fr], Oriflame, QNet [fr], Avon et Edmark, font partie d'une industrie mondiale qui dégageait des profits d'une valeur de 200 milliards de dollars US en 2015.

En 2017, QNet, l'une des plus grandes sociétés de vente directe au monde basée à Hong Kong, a étendu ses opérations en Afrique de l'Est, avec une agence à Dar es Salaam, la capitale culturelle de la Tanzanie. Des milliers de citoyen·ne·s tanzanien·ne·s « se sont inscrit·e·s pour commercialiser et promouvoir les produits QNet en ligne… » selon BusinessForHome, un site Web du secteur.

AIM Global, une société basée aux Philippines, s'est installée en Tanzanie en 2019 et vient de fêter son premier anniversaire avec plus de 4 000 distributeurs indépendants.

La majorité des entreprises disent qu'elles offrent une formation professionnelle, un coaching, et une éducation approfondis [fr] pour assurer leur succès, y compris des conférences et un système de points de fidélité pour les meilleur·e·s vendeur·se·s.

Les produits les plus vendus en Tanzanie sont les produits de santé et de bien-être, les articles ménagers, et les produits de luxe.

Naïveté, cupidité, pression du groupe

Le 21 juin, l'acteur et comédien célèbre Idriss Sultan a expliqué dans une vidéo Twitter les maux du marketing de réseau en Tanzanie en détaillant la manière dont ces entreprises exploitent les jeunes qui travaillent extrêmement dur pour améliorer leurs conditions de vie.

Il commence avec « Bonjour futurs milliardaires, bonjour partenaires ! », une fameuse phrase utilisée en marketing de réseau :

J'ai réalisé cette vidéo en [une seule] prise et je n'ai effacé aucune partie. Pour toutes les personnes qui apprendront quelque chose, je m'en réjouis, et je n'ai qu'une phrase à dire à celles et ceux qui se sentent offensé·e·s : “Laissez les citoyen·ne·s qui gagnent leur argent à la sueur de leur front bénéficier du fruit de leur argent, et non pas vous et vos enfants.”

Sans nommer de société en particulier, Idriss Sultan a déclaré que la prolifération du modèle du marketing de réseau en Tanzanie, sous diverses appellations fantaisistes et tape-à-l'oeil, était une menace pour la vie des jeunes.

Souvent, les jeunes ne parviennent pas à résister à ces stratagèmes, car ils ont du respect pour les personnes qui les y entraînent. Ces entreprises utilisent également l'influence et le pouvoir des célébrités pour promouvoir leur marque.

Idriss Sultan a dit ceci dans sa vidéo :

Tunafanya kazi sana, vijana wengi, […] wanapigia kazi ngumu vibaya mno, wanapata hela zao ngumu vibaya mno, katika mazingira magumu vibaya mno. Kwa hiyo, zile hela zao zimewatoka jasho na damu sana katika level ambayo ukiacha tu ziende hivi hivi na akitokea tu mtu yoyote akaja akawaletea vimifumo fulani za kipuzipuzi kidogo kwenye kuchukua hela zao, inasikitisha. Inasikitisha, inanukatili […].

Beaucoup de jeunes gens […] travaillent très dur, font d'énormes efforts pour gagner leur vie dans des conditions extrêmement difficiles. Leur argent est le résultat d'un travail acharné. Il est vraiment déplorable que quelqu'un puisse venir de nulle part, comme ça, avec ce système stupide qui exploite les gens. C'est déplorable, c'est cruel […].

D'autres internautes ont écrit sur leur propre expérience avec le marketing de réseau :

Il y a certains groupes de femmes à Dar, des amies à moi, qui m'ont beaucoup embêté pour rejoindre leurs entreprises, mais je n'ai pas immédiatement accepté, c'est-à-dire que je n'arrivais pas à comprendre ce qu'elles faisaient exactement ? J'avais peur d'investir mon argent, et aussi, j'ai calculé ce qu'elles gagnaient vraiment…

Un manque d'informations et une soif d'argent facile peut être un mélange dangereux pour les jeunes, qui travaillent dur pour s'en sortir en Tanzanie, où le salaire mensuel moyen est d'environ 150 $-215 $ US. Une étude [pdf] réalisée par Theobald Francis Kipilimba en 2017, sur les effets des systèmes pyramidaux sur l'économie tanzanienne, a révélé que :

…most Tanzanians are very naïve when it comes to pyramid schemes, with very scant knowledge about these schemes. Many do not know if they have participated in these schemes but in those instances that they had, they suffered huge financial losses. …

As to the reasons as to why they participated in these schemes in the first place range from pure naivety, personal greed and peer pressure.

…la majorité des Tanzanien·ne·s sont très naïf·ve·s en ce qui concerne les systèmes pyramidaux, et en ont une connaissance très restreinte. Beaucoup ne savent pas s'ils/elles y ont participé, mais quand c'est le cas, ces personnes ont souffert d'énormes pertes financières…

Quant aux raisons qui expliquent leur participation, elles vont de la pure naïveté, à la cupidité personnelle, en passant par la pression de groupe.

Le gouvernement tanzanien a alloué 10 % du revenu total à des prêts sans intérêt pour les jeunes, les femmes, et les personnes handicapées. Cependant, ces groupes restent vulnérables aux promesses prédatrices des sociétés de marketing de réseau.

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