Les communautés de pêcheurs du Libéria résistent aux navires-usines chinois

Deux pêcheurs libériens attendent à bord une pirogue posée sur le sable.

Des pêcheurs libériens assis à bord d'une pirogue Kru utilisée pour la pêche. Photo utilisée avec l'aimable autorisation de l'organisation non gouvernementale Environmental Justice Foundation.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt.]

Le mois dernier, l'arrivée de six navires-usines d'origine chinoise à Monrovia, au Libéria, a provoqué l'indignation des petits pêcheurs du pays, qui exercent leur métier à bord de pirogues.

Ces navires-usines peuvent capturer 12 000 tonnes de poissons par an, ce qui représente environ deux fois plus que le niveau de pêche durable évalué au Libéria pour les espèces clés dont dépendent les pêcheurs locaux pour vivre. À ce rythme, ces stocks pourraient être décimés en quelques années seulement.

Les communautés de pêcheurs locaux et l'Association des pêcheurs artisans du Liberia se sont associées pour lancer un appel aux décideurs publics afin qu'ils prennent conscience de l'importance de la pêche pour les populations littorales qui dépendent de cette activité pour vivre et assurer leur sécurité alimentaire. Par ailleurs, les pêcheurs réclament que ces demandes d'autorisation reçoivent une fin de non-recevoir de la part des autorités.

Ces organismes ont publié une déclaration commune en partenariat avec l'organisation non gouvernementale Environmental Justice Foundation (EJF), où il est mentionné que pour obtenir un permis délivré par l'Autorité nationale des pêches et de l'aquaculture (NaFAA), la réglementation libérienne relative à la pêche demande à que ces énormes navires ne « menacent pas la durabilité des ressources halieutiques ».

La réglementation des pêches du Libéria prévoit des amendes pouvant aller jusqu'à un million de dollars américains en cas de pêche sans autorisation. La pêche illégale est une pratique qui persiste depuis des années dans les eaux libériennes à cause d'un manque de surveillance et de contrôle des pouvoirs publics.

Jerry N. Blamo, président de l'Association des pêcheurs artisans du Libéria, fait part de ses attentes :

We sincerely hope that the government will respect Liberian law and protect the interests of local coastal communities and our shared marine environment. Our waters support local jobs and provide good quality food, but granting these massive supertrawlers fishing licenses would destroy that.

Nous espérons sincèrement que les autorités respecteront la loi libérienne pour protéger notre environnement marin et les intérêts des populations locales vivant sur le littoral. Nos eaux créent des emplois locaux et fournissent une nourriture de qualité. Tout ceci serait détruit si ces navires-usines obtenaient des permis de pêche.

La pêche intensive, source d'insécurité alimentaire

Selon la déclaration commune, environ 80 % de la population du Libéria dépend directement de la pêche pour ses besoins en protéines. De plus, environ 37 000 personnes occupent un emploi à temps plein ou à temps partiel dans ce secteur d'activité.

Les pêcheurs qui utilisent les pirogues traditionnelles Kru peuvent attraper en moyenne 500 kg de poissons par an. À titre de comparaison, les navires-usines peuvent en capturer 2 000 tonnes et ciblent les espèces benthiques qui sont également les poissons plus recherchés par les pêcheurs. Cette menace pèse donc directement sur les Libérien·ne·s, dont un bon nombre sont déjà confronté·e·s à la pauvreté chronique et à l'insécurité alimentaire. La moitié de la population libérienne vit avec moins de 2 dollars américains par jour.

La déclaration commune souligne également que les régions côtières seront en première ligne si ce projet voit le jour alors qu'elles font déjà face à des niveaux de pauvreté particulièrement élevés et à une insécurité alimentaire. Dans certaines zones du pays comme celles de Margibi, Grand Cess et Robertsport, plus de 25 % des ménages sont en situation de précarité alimentaire contre 16 % au niveau national.

Pire encore, les navires-usines arrivent en pleine pandémie de COVID-19, qui menace de précipiter dans la famine des millions de personnes parmi les plus pauvres la planète.

Charles Simpson, président de l'Association de gestion communautaire de la région de Grand Cape Mount, dans le nord-ouest du pays, exprime ses craintes :

Over the last decade, we have worked extremely hard to stop illegal fishing and overfishing. We slowly see more fish for local fishermen to catch and women to process. These supertrawlers would unfairly compete for the same fish as local fishermen and reverse all of that progress. We are calling on the government to safeguard Liberian coastal communities by refusing fishing licenses for these vessels.

Au cours de la dernière décennie, nous avons travaillé très dur pour mettre fin à la pêche illégale et à la surexploitation des ressources halieutiques. Peu à peu, nous voyons davantage de poissons dans les filets des pêcheurs locaux et dans les mains des femmes qui les transforment. Ces navires-usines représentent une concurrence déloyale pour nos pêcheurs car ils ciblent les mêmes espèces. Tous les progrès réalisés jusqu'à présent seraient perdus. Nous demandons au gouvernement de protéger les communautés côtières libériennes en refusant de délivrer des permis de pêche à ces navires.

Une évolution inquiétante

Le Libéria est désormais le troisième pays d'Afrique de l'Ouest à observer une croissance soudaine du nombre de chalutiers industriels d'origine chinoise au cours des six derniers mois. En fait, la présence de ces navires s'inscrit dans une tendance de grande ampleur, marquée par l'arrivée d'un grand nombre de bateaux de pêche géants en Afrique de l'Ouest. Nombre d'entre eux sont associés à la flotte hauturière chinoise qui est actuellement en plein développement.

La déclaration commune précise d'ailleurs que ces six navires-usines auraient tenté de pêcher au chalut dans les eaux du Mozambique avant de s'intéresser au Libéria.

Steve Trent, le directeur exécutif de l'Environmental Justice Foundation, s'inquiète d’ « une montée en puissance extrêmement préoccupante de la flotte industrielle chinoise en Afrique de l'Ouest où bon nombre de ces pays ont des flottilles artisanales qui assurent des revenus et une sécurité alimentaire aux populations locales. Elles contribuent également à la stabilité régionale. Ces flottes n'ont quasiment aucune chance de rivaliser avec les navires-usines qui peuvent aspirer une énorme quantité de poisson puis s'en aller. »

Au Sénégal, 52 navires ont déposé des demandes de permis en avril dernier. Si elles avaient été accordées, les ressources marines locales auraient subi une pression énorme. Au cours de la Journée mondiale des océans, les autorités sénégalaises ont rejeté ces demandes, ce qui constitue une victoire pour les pêcheurs locaux et pour la pêche durable.

Par ailleurs, au Ghana, trois nouveaux chalutiers chinois attendent toujours une décision des pouvoirs publics. Les pêcheurs locaux qui naviguent en pirogue se disent profondément préoccupés.

Steve Trent affirme que « l'Autorité nationale de la pêche et de l'aquaculture (NaFAA) du Libéria a joué un rôle moteur dans la lutte contre la pêche illégale et non durable ». Cet organisme d'État incite les autorités à poursuivre leurs efforts pour protéger le secteur de la pêche du Libéria.

Ce n'est pas la première fois que les navires-usines chinois ont tenté de pêcher dans les eaux libériennes. Depuis de nombreuses années, les communautés de pêcheurs artisans luttent contre la pêche illégale et la surexploitation. Ces pratiques menacent leur survie et les richesses de cet écosystème marin.

Les eaux d'Afrique de l'Ouest voient l'arrivée de navires-usines en provenance des différentes régions du monde, notamment de Russie et de l'Union européenne, comme le montre un reportage diffusé par la BBC en 2019. Toutefois, les trois quarts des bateaux étrangers présents dans cette région d'Afrique sont originaires de Chine.

En 2010, le Libéria a créé une « zone de pêche artisanale » pour protéger les droits des pêcheurs qui utilisent les pirogues et les petites embarcations. Cette mesure a favorisé la reconstitution des stocks de poissons épuisés. La qualité des captures a également été améliorée.

P. Nyantee Sleh, le président des associations de gestion communautaire du comté de Montserrado et du comté de Bomi, également situés dans le nord-ouest du Libéria, souligne que :

Small-scale fishing is an important source of jobs for people here in Monrovia, and across the country. In earlier decades, local fishermen could not earn a livelihood because of rampant overfishing, but in recent years things have improved. These supertrawlers would be a big step backwards — harming jobs and future food security.

La pêche artisanale est un important réservoir d'emplois pour la population vivant ici à Monrovia et dans tout le pays. Au cours des décennies précédentes, la surpêche était endémique et les pêcheurs locaux n'arrivaient pas à en vivre. Toutefois, les choses se sont améliorées ces dernières années. L'arrivée de ces navires-usines serait un grand pas en arrière, car elle mettrait en péril l'emploi et l'avenir de la sécurité alimentaire dans la région.

À l'heure actuelle, les six navires-usines ont déposé une demande de permis de pêche et restent pour l'instant amarrés dans le port de Monrovia en attendant la décision des autorités.

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