Partir au Canada, le vrai rêve américain ?

On distingue plusieurs drapeaux, notamment un drapeau canadien et un drapeau américain. En arrière plan, il y a une foule de personnes. Le temps est plutôt beau.

American Flag on Canada Day 2008 (Drapeau américain lors de la Journée du Canada 2008) par Antony Pranata sous licence CC BY-NC-ND 2.0

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

Appelez cela la minute canadienne d'une Américaine.

Peu après une réunion de travail à distance, dans un café local début février, Victoria Heath, une Américaine établie à Toronto, a assisté à une scène extraordinaire. Un homme s'est approché du serveur et a demandé de l'eau. En se retournant pour saisir une tasse, l'homme a empoigné le pot pour les pourboires. Surpris, le personnel du café a cherché à le convaincre de rendre le pot, en lui offrant même quelques dollars et de la nourriture gratuite. « Je suis navré, Monsieur, mais je n'ai pas d'argent », dit l'homme, visiblement plein de remords, et il est parti avec le pot des pourboires.

L'incident, à la surprise de Victoria Heath, n'a pas engendré d'autre réaction dramatique. Et, dans un élan de sympathie, certains clients ont récupéré un contenant vide et ont entrepris de le remplir d'argent.

« Ce fut une expérience surréaliste en tant qu'Américaine, puisqu'aucune menace ou agression n'a été proférée à l'encontre de cet homme. Je ne suis même pas certaine que la police ait été appelée », écrira-t-elle plus tard sur LinkedIn, « On comprenait tout simplement que l'homme ne souhaitait blesser personne, et avait probablement terriblement besoin d'argent. »

Avec ses tours d'acier et de verre, ses cadres banlieusards dépourvus d'émotion et ses fervents amateurs de sport, Toronto pourrait ressembler à n'importe quelle autre ville américaine. Pourtant, ce sont des instants, comme celui décrit par Victoria Heath, qui nous font prendre conscience d'un fait bien connu : le Canada peut se considérer comme un monde à part des États-Unis.

En 2018, j'ai quitté la Chine, pays où je suis né et où j'ai grandi, pour suivre des études supérieures au Canada. Je venais de terminer une carrière de journaliste longue de sept ans, alors que cette profession elle-même devenait de plus en plus sinistre au sein d'un État autoritaire. En m'installant au Canada, j'ai saisi la chance de m'enraciner dans un pays ouvert et démocratique. Tout comme Victoria Heath, je me surprends souvent – à travers la banalité du quotidien d'un nouveau venu – à opposer le Canada à son voisin du sud. Ces deux pays – de ma collaboration avec les Américains à ma scolarité au Canada – ont profondément influencé ma personnalité et ma philosophie du monde.

Plan d'un jeune homme chinois se tenant debout dans un aéroport. Il y a deux bagages à ses côtés. Il porte un sac à dos, un sac banane et un casque pour écouter de la musique. Il est vêtu d'un short et chausse des sandales noires. Derrière lui, en arrière plan, on distingue une foule compacte de personnes.

L'auteur du billet à l'aéroport international de Pékin le 17 août 2018. Centre-ville de Toronto. Photographie reproduite avec la permission de l'auteur.

Ainsi, j'ai appris l'anglais courant en regardant la série télévisée américaine Friends. Mon premier master en Chine a été encadré par un Américain du Kansas. Je me suis fait les dents dans le journalisme au sein de McClatchy Newspapers, un média américain, et j'ai travaillé pour le New York Times à Pékin durant près de trois ans. Si la culture chinoise m'a transmis le travail acharné et le conformisme, les Américains m'ont fait découvrir un autre système de valeurs, valorisant la pensée critique, l'ingéniosité et la liberté personnelle.

Longtemps, j'ai considéré le Canada comme une autre Amérique, avec des gens plus sympas et un climat plus froid. Depuis mon arrivée à Toronto, je suis fasciné par les relations particulières existant entre les deux pays. Pour moi, les Canadiens ont souvent du mal à exprimer ce qui définit leur nation, en dehors du multiculturalisme, et ont tendance à afficher leur identité sur un mode « nous ne leur ressemblons pas ».

« Eux », bien sûr, désigne le voisin immédiat du Canada. « Nous ne sommes tout simplement PAS Américains » : c'est ce que me disaient de nombreux Canadiens, avant de faire la liste des différences : système de santé, culture des armes à feu et même caractère national.

Et pourtant, quoi que les Canadiens disent de leur voisin du sud, les États-Unis tiennent toujours une place de choix dans la psyché canadienne.

Prenons l'exemple de ma vie sur le campus. Un confrère canadien nous a souvent amusé avec ses imitations parfaites de présidents américains, de Donald Trump à Ronald Reagan. Un de nos professeurs s'est un jour glorifié du fait que notre programme d'études supérieures avait un taux d'acceptation comparable à celui des meilleures universités américaines. Et, malgré leur mépris pour le modèle américain, certains Canadiens de ma promotion ont suivi la politique américaine avec encore plus d'obsession qu'ils ne suivaient le hockey.

L'image représente le campus de l'université de Toronto. Le bâtiment est imposant. Il y a quelques étudiants qui marchent, chaudement vêtus. On peut voir des arbres et de la verdure. Le ciel est plutôt gris.

Le campus de l'université de Toronto. Photographie de l'auteur, reproduite avec autorisation.

« Les Canadiens se jaugent inévitablement et majoritairement par rapport aux États-Unis », a écrit Jeffrey Simpson, ancien chroniqueur du Globe and Mail, dans son livre Star-Spangled Canadians (Les Canadiens étoilés), publié en 2000. « Cette évaluation canadienne produit un kaléidoscope de réactions, oscillant entre l'envie et la colère, entre le complexe d'infériorité et la supériorité morale, entre le doute et le défi. »

En revanche, le Canada s'inscrit à peine dans la conscience américaine. À la question de savoir quelle est la capitale canadienne, une personne américaine interrogée a déclaré à BuzzFeed News en 2015 que « c'est soit Toronto, soit Québec, ou bien il y a quelque chose avec Victoria ? » Pas étonnant que [l'écrivaine] Margaret Atwood compare la relation entre les États-Unis et le Canada à un « miroir sans tain » au travers duquel les Canadiens aperçoivent les États-Unis, mais les Américains ont peine à voir le Canada. En 1969, le Premier ministre Pierre Trudeau a fait la fameuse remarque que se trouver à côté de l'Amérique, c'était comme « dormir avec un éléphant » dont on ressentirait « chaque soubresaut et chaque grognement ».

En dépit de ce décalage, certains affirment que les différences perçues sont excessives. Prenez Charlotte, une de mes collègues de classe américaine, partie au Canada après avoir étudié pendant des années en Écosse. « Je savais que je n'aurais pas à m'adapter autant. J'ai pu me rapprocher de la famille, plus que je ne l'avais fait pendant mes études de premier cycle, mais sans pour autant être de retour aux États-Unis », dit-elle, « Les Canadiens se définissent comme différents des Américains pour ne pas admettre à quel point ils sont proches. »

En fait, demandez aux Américains et aux Canadiens ce qu'ils consomment en matière de musique et de films, et les listes seront sans surprise similaires. Ces deux pays sont des démocraties opérationnelles avec une forte population d'immigrants. Environ 70 % du commerce extérieur du Canada transite vers les États-Unis par la plus longue frontière non défendue du monde.

Selon Ed Grabb, professeur de sociologie à la Western University, toute tentative de disséquer les différences entre les deux pays doit prendre en compte les disparités régionales. À ses yeux, les différences peuvent être mieux appréhendées si l'on divise les États-Unis et le Canada en quatre sous-groupes distincts : le Sud conservateur des États-Unis, le Québec politiquement et culturellement libéral de gauche, le Canada anglophone et le Nord des États-Unis. « Le Canada anglophone et le Nord des États-Unis présentent des attitudes et des comportements très similaires », a-t-il déclaré à UBC News en 2011.

Néanmoins, le camp « nous ne sommes pas Américains » au Canada demeure tout aussi déterminé, mû par un sentiment de patriotisme et de fierté canadienne. L'Amérique du Nord, disent-ils, n'est pas un concept monolithique. Et, même entre voisins immédiats, les différences nuancées foisonnent, de la politique à la convenance et aux usages.

En 2000, une publicité canadienne pour une marque de bière, mettant en scène « Joe », un personnage vêtu d'une chemise à carreaux typique de la région, a suscité beaucoup de railleries aux États-Unis.

« J'ai un Premier ministre, pas un Président. Je parle anglais et français, pas américain », a déclaré Joe en lançant son monologue enflammé derrière un grand écran, sa voix s'amplifiant au fur et à mesure que le discours progressait. « Je crois au maintien de la paix, pas au maintien de l'ordre, à la diversité, pas à l'assimilation […] et [la lettre z] se prononce « zed », pas « zi » ! […] Le Canada est le deuxième [pays au monde] en termes de superficie, la première nation du hockey, et la plus belle partie de l'Amérique du Nord ! Mon nom est Joe, et JE. SUIS. CANADIEN ! »

L'abîme se répercute aussi sur le tempérament. Un Américain stéréotypé est effronté, arrogant et obstiné. Les Canadiens, en revanche, sont considérés comme déférents, gentils et prudents. Les différences, du moins selon le récit populaire, sont nées au fil des siècles.

Dans leur vision d'une nouvelle république, les pères fondateurs de l'Amérique ont inscrit « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur » dans la Déclaration d'indépendance en 1776. Après la Révolution américaine – une victoire sur les colonisateurs britanniques – ce leitmotiv a semé la graine d'un individualisme débridé et d'un profond scepticisme à l'égard des abus du gouvernement.

Le Canada a emprunté un chemin différent. Ses mandats constitutionnels – la paix, l'ordre et le bon gouvernement – ont été définis à Londres pour une colonie britannique. Feu le romancier canadien Robertson Davies a été jusqu'à étiqueter son pays comme une « monarchie socialiste ». Une liberté sans garde-fous, dit-on, menacerait de compromettre le bien de la collectivité.

Voyez plutôt la réaction récente du gouvernement face à la crise COVID-19. Alors que les États-Unis ont parfois laissé leurs rivalités partisanes miner leurs efforts de coordination d'une réponse gouvernementale forte, les politiciens canadiens de différentes obédiences, se sont unis dans une action largement collective pour faire face à une crise sans précédent. Par rapport au nombre d'habitants, le taux de mortalité dû à la crise COVID-19 aux États-Unis est deux fois plus élevé qu'au Canada.

Si j'avais suivi des études supérieures aux États-Unis, quelle serait ma vie maintenant ? Serais-je capable de reconstruire ma vie dans l'Amérique de Trump, dans laquelle les travailleurs et les étudiants étrangers ont été victimes d'une politique d'immigration impitoyablement répressive ?

À la différence des États-Unis, le Canada n'a pas tourné le dos aux immigrants, lesquels arrivent souvent dans le pays porteurs de rêves et d'ambitions variés. Ils contribuent à la construction de l'économie et enrichissent la société. Selon les dernières données officielles [fr] disponibles parues en 2011, le taux moyen de citoyenneté des immigrants résidant dans le pays d'accueil depuis six à dix ans, était de 71 % au Canada, contre 24 % aux États-Unis.

L'image montre un carrefour d'une grande ville où une multitude de personnes se déplacent sur les trottoirs et passages pour piétons. Le ciel est couvert et les gens sont habillés chaudement. On distingue de hauts buildings, quelques voitures et des feux de signalisation.

Les banlieusards du matin à Toronto, une des villes les plus diversifiées culturellement à travers le monde. Photographie de l'auteur, reproduite avec autorisation.

Bien sûr, le Canada n'est pas parfait. Le Canada est aussi en butte aux problèmes que connaissent les États-Unis, notamment le racisme et la question des personnes sans-abri. Pourtant, le pays a le sentiment d'être différent, plus sûr et plus accueillant. Je me sens libre de parler chinois dans la rue Yonge à Toronto, au sein d'une ville multiculturelle dans laquelle la couleur de la peau et l'accent ne suscitent guère la réprobation. Et, si les gens attendent de moi du respect, personne ne m'oblige à  « me comporter comme un Canadien ».

Alors que je planifie ma vie au Canada dans le contexte d'une pandémie sans précédent, j'observe également, avec anxiété et à distance, le durcissement des tensions entre mon pays natal et les États-Unis, alors que Pékin et Washington rivalisent d'influence dans le monde. La pandémie COVID-19 intensifie à présent une vilaine compétition entre les deux puissances, chaque partie affichant son exceptionnalisme autoproclamé en matière de gouvernance. Hélas, cette agressivité émerge comme la nouvelle monnaie d'échange de la géopolitique mondiale. Le Canada a été meurtri par l’arrestation à Vancouver, en 2018, d'un dirigeant d'une entreprise technologique chinoise agissant pour le compte des États-Unis. Dans la foulée, Ottawa est en butte tant au courroux de Pékin qu'à l’indifférence de Washington.

Pour beaucoup d'immigrants vivant aux États-Unis, une telle agression peut s'avérer tout aussi terrible. Un ami chinois, sur le point de débuter son doctorat dans une université de l'Ivy League [groupe d'universités très prestigieuses, ndlt], a rassemblé toutes ses affaires en prévision du pire, lorsque l'administration Trump a récemment menacé, vainement, de retirer les visas des étudiants internationaux inscrits exclusivement dans des cursus en ligne du fait de la pandémie.

Ainsi, la semaine dernière, il m'a contacté avec une demande inhabituelle. « Beaucoup de mes collègues chinois scolarisés à Washington souhaitent immigrer au Canada. Avez-vous le temps d'en parler ? » m'a-t-il lancé sur l'application Messenger de Facebook. Durant une heure de discussion sur Zoom, il m'a interrogé avec ses pairs, parmi lesquels certains travaillent pour des organisations internationales comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, à propos de la vie au Canada et de sa politique d'immigration. À leurs yeux, ni les États-Unis ni la Chine ne sont des pays accueillants.

Deux ans après mon arrivée au Canada, je me souviens encore de ces mots d'adieu, prononcés par un ancien collègue américain : « Félicitations, vous réalisez à la fois le rêve chinois et le rêve américain – vous vous installez au Canada. »

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