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Afrique : En finir avec la malédiction des ressources

[Liens en anglais] ‘Malédiction des ressources’ : pour de nombreux pays d'Afrique ces mots accolés sont à la fois de mauvais augure et inéluctables. Ils résument aussi tout le paradoxe que tant d'observateurs peinent à expliquer et à accepter : pourquoi des pays africains dotés d'autant de richesses naturelles que la République Démocratique du Congo, le Nigeria ou Madagascar, pour ne citer qu'eux, sont-ils également voués à une pauvreté endémique ?

La malédiction des ressources est un concept complexe destiné à éclairer les mécanismes qui réduisent des régions riches en ressources naturelles à une pauvreté de longue durée. Dans un récent article, le prix Nobel d'économie en a énoncé le B.A. BA :

En moyenne, les pays riches en ressources naturelles ont eu une performance même moindre que ceux qui en sont dépourvus. Leur croissance a été plus lente et marquée de plus d'inégalité, exactement à l'inverse de ce qu'on pourrait attendre […]  Trois ingrédients économiques de la malédiction sont bien connus :

  • Les pays riches en ressources naturelles tendent à avoir des monnaies fortes, ce qui gêne les autres exportations ;
  • Comme l'extraction des ressources naturelles n'entraîne souvent que peu de créations d'emplois, le chômage augmente ;
  • La volatilité des cours des ressources naturelles provoque l'instabilité de la croissance, accentuée par les banques internationales qui accourent lorsque les cours des matières premières sont hauts, et se retirent aussi vite lors des baisses (illustrant ce principe éprouvé que les banquiers ne prêtent qu'à ceux qui n'ont pas besoin de leur argent).

De plus, les pays riches en ressources naturelles ne mènent en général pas de stratégies de croissance durable. Ils ne se rendent pas compte qu'en ne réinvestissant pas la richesse de leur ressource en investissements productifs en surface, ils s'appauvrissent en réalité. Le dysfonctionnement politique exacerbe le problème, quand le conflit pour l'accès aux rentes de la ressource suscite des gouvernements corrompus et anti-démocratiques.

Land construction in Madagascar. Photo by Foko Madagascar, used with the author's authorization

Construction de route à Madagascar. Photo Foko Madagascar, utilisée avec la permission de l'auteur

Une description qui pourrait s'appliquer à de nombreux  pays, pour la plupart sur le continent africain. La question que se posent de nombreux citoyens ou chercheurs, c'est, quelles sont les solutions ?

Nigeria

Le Nigeria couvre 923.768 kilomètres carrés et possède des réserves pétrolières estimées à 35 milliards de barils (5.6×109 m3) [fr] et de gaz naturel largement supérieures à 2.800 km3.

Le Nigeria est le premier partenaire commercial des Etats-Unis en Afrique sub-saharienne et lui fournit un cinquième de son pétrole (11% des importations pétrolières). Le pays connaît actuellement une expansion économique considérable, mais a longtemps été le pays emblématique du mauvais usage des ressources naturelles.

Dans leur livre ‘L'économie politique de la pauvreté, de l'équité et de la croissance : le Nigeria et l'Indonésie‘, les économistes David Bevan, Paul Collier et Jan Willem Gunning examinent les fortunes économiques divergeantes de l'Indonésie et du Nigeria entre les années 1950 et la fin des années 1990:

Ils soulignent une variété de facteurs relatifs aux structures économiques, politiques et sociales respectives de ces pays. Premier facteur, le fait que des années 50 à 80 l'Indonésie a été plus vulnérable que le Nigeria aux fluctuations des prix alimentaires mondiaux, parce qu'elle était un gros importateur de riz. Ceci a rendu le gouvernement indonésien plus soucieux de promouvoir le développement agricole que son homologue nigérian. Deuxième facteur, le gouvernement indonésien était plus réceptif aux pauvres, parce que l'armée se sentait une ‘fonction double’, c'est-à-dire une responsabilité pour les tâches socio-politiques autant que militaires. Et le troisième est que l'élite commerciale de l'Indonésie était essentiellement d'origine ethnique chinoise, ce qui la rendait politiquement vulnérable, alors qu'au Nigeria elle provenait du sud du pays où se situait la principale opposition à l'élite au pouvoir. Autrement dit, les élites au pouvoir des deux pays avaient des intérêts différents au regard de la libéralisation économique.


L'économiste Paul Collier parle des effets des exportations de ressources naturelles pour l'Afrique. Vidéo Carnegie Council

Le Nigeria s'est lancé à présent dans la libéralisation économique et donne la priorité au développement du secteur privé pour dynamiser son économie. Depuis six ans, la croissance est régulière à 8%. De nombreuses ressources, comme le gaz naturel, le charbon, la bauxite, la tantalite, l'or, l'étain, le minerai de fer, le calcaire, le niobium, le plomb et le zinc n'en restent pas moins sous-exploitées.

La privatisation ne suffit certes pas à résoudre sa propre malédiction des ressources. Pour continuer à résorber le gaspillage, d'autres mesures devraient être prises, défendent les professeurs Subramanian et Martin :

  • Les Nigérians doivent avoir accès à une part équitable des ventes de pétrole.
  • Création d'un Fonds ou distribution des royalties actuelles
  • Désendettement
  • Coopération des compagnies pétrolières étrangères

Madagascar

Madagascar est un des pays les plus pauvres du monde, et en dépit de ses multiples ressources naturelles (y compris le raphia, la pêche et l'exploitation forestière), est surtout connu pour la mauvaise gestion de ses terres arables. Marc Bellemare écrivait dans un récent article (juillet 2012) sur les droits fonciers à Madagascar :

Comme les terres sans titres et en jachère appartiennent officiellement à l'Etat, un demi-million de requêtes pour obtenir des terres publiques sont pendantes. (..) Le service public central chargé des baux est débordé. Le cadastre est en faillite et de nombreux propriétaires fonciers se sentent précaires sur leurs propres terres. De plus, les conflits fonciers sont fréquents, acquérir un titre de propriété est pratiquement impossible sans pot-de-vin aux fonctionnaires correspondants, et les possesseurs de terres n'ont guère d'incitation à investir dans leurs parcelles.

Un tel système ne manque pas de favoriser la corruption, facteur essentiel d'extension de la malédiction des ressources. Des solutions pour la prévenir ont été discutées dès 2007 par l'Initiative de Transparence de l'Industrie Extractive (EITI) :

Madagascar était engagé à la transparence dans la gestion des revenus de ses ressources naturelles. Le gouvernement de Madagascar mit l'accent sur son intérêt continu à combattre la corruption et garantir la transparence afin de réaliser les objectifs du développement. Les représentants de cinq compagnies minières firent des “déclarations” officielles publiques pour l'EITI : Rio Tinto / QMM (ilménite) ; ExxonMobil (pétrole offshore) ; Dynatech/Sherritt (nickel/cobalt) ; Madagascar Oil (pétrole à terre) ; et KROAMA (chrome). Répondant à une question, un représentant de l'industrie expliqua que les paiements déclarés par la compagnie et les royalties indiquées par l'administration seraient collationnés et comparés par un organisme indépendant.

Le changement de régime en 2009 a coupé court à ces résolutions, et la situation de Madagascar reste floue quant à la transparence de sa richesse minière. Un rapport de la Banque Mondiale de 2010 note que la transparence des accords miniers reste très ténue, notamment sous le gouvernement de transition :

Sous le gouvernement de transition, le cadastre minier semble avoir été dépouillé de sa fonction essentielle, avec les décisions d'attribution de nouveaux permis prises à la discrétion des hommes politiques. La demande croissante de droits miniers à Madagascar va probablement augmenter cette tentation. Si elle prend de l'ampleur, cette recherche de la rente risque de saper les investissements dans l'exploration et par là l'évaluation du potentiel minier de Madagascar sur le long terme. [..] Il y a un risque que les élites politiques se rétractent sur le cadre fiscal pour les compagnies minières à grande échelle. Comme les coalitions dominantes des élites au pouvoir sont fluctuantes et continuent à changer, cela encourage une stratégie de ‘survie’ à court terme. Surtout lorsque sous la pression fiscale, les élites politiques peuvent ainsi placer leurs investissements à court terme pour extraire des rentes des compagnies minières industrielles de préférence à l'objectif de long terme d'attirer des investissements futurs par des engagements crédibles.

Pour que l'Afrique dépasse la corruption et la malédiction des ressources, il faudra à l'évidence un certain nombre  de mesures et des efforts durables de plusieurs acteurs de premier plan, dans le secteur privé comme public. Même si la croissance est fragile, elle est réelle pour quelques pays d'Afrique riches en ressources naturelles comme le Nigeria. Une piste dont les pays moins développés, tels Madagascar, pourraient utilement s'inspirer.

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